Jeudi 27 Février 2025

Une journée presque ordinaire au Rallye de la Vernigeole

A regarder cette assemblée studieuse et appliquée on a du mal à croire que le Rallye de la Vernigeole est en pleine AG ce jeudi matin à dix heures précises.

Et pourtant si …

Quel contraste avec les repas de chasse traditionnellement bruyants et tumultueux, ce matin les chasseurs se sont transformés en gentils petits élèves attentifs et appliqués!

Comme toute association respectueuse des institutions Martial notre président entouré par les adjudicataires  s’efforce de donner à leurs interlocuteurs un éclairage aussi précis que complet sur le déroulement de la saison :

Statistiques, compte de résultats, gestion administrative sont déclinés avec minutie et chacun peut poser toute question qu’il jugera utile.

Avec du recul on se rend vite compte qu’être président d’association ou directeur de  chasse ne se résume pas à « diriger » une journée ou une battue en se réfugiant sous des ordres péremptoires et directifs mais que ce rôle dépasse largement en terme d’implication au quotidien et de contraintes la seule durée de la période de chasse.

Agrainage, relation de voisinage, réunions avec les administrations concernées, aménagements divers, gestion comptable saine sont autant de tâches auxquelles il faut s’astreindre et apporter des solutions rapides et appropriées….

Et bien souvent malheureusement en se faisant critiquer ….la critique très souvent facile et gratuite n’est elle pas le propre de l’homme ?

En fin de séance les plus impatients qui sont souvent les plus âgés manifestent leur désir légitime de partir à la chasse mais pas avant bien sûr d’avoir partagé une collation concoctée par Gilles notre traiteur attitré.

Chacun prend place autour d’une table bien garnie comme à l’accoutumée et les discussions vont bon train, chacun y va de son anecdote,  le tout dans une ambiance « bon enfant ».

A notre table nous discutons de la présence plus ou moins importante de sangliers que nous avons eus la chance de « rembucher » en faisant le « pied » de bonne heure.

Nous sommes une petite dizaine à nous prêter à ce petit cérémonial qui, pour moi, fait partie intégrante de la chasse.

Quels plaisirs intenses…

De bon matin, partir tout seul « quêter » autour d’une enceinte en essayant d’en percer les mystères, débrouiller la pistes d’une compagnie de « cochons » comme on dit dans le Bourbonnais, avoir la chance de croiser le chemin d’un grand cerf ou d’une harde de biches, se « gargariser » d’odeurs de tourbe ou de chênes fraîchement coupés sont autant de sensations indescriptibles qui font partie intégrante de la chasse et dont beaucoup de chasseurs se privent en arrivant juste pour se mettre « les pieds sous la table » ou prendre « leur poste ».

Ce matin c’est la Loge à François que j’ai eu le plaisir de parcourir, une traque qui rentre maintenant dans le « Top Ten » en terme de qualité cynégétique même si une coupe à blanc et un parc de régénération imposés par l’ONF en à réduit largement le potentiel.

Mais que dire et que faire ?

Les stratégies en termes de sylviculture sont imposées par les têtes bien pensantes des gestionnaires de l’ONF et nous, sommes réduits à un rôle de spectateurs.

Martial, notre directeur de chasse,  en homme avisé et expérimenté s’évertue  lors des réunions à faire remonter nos doléances mais elles ne sont que très rarement entendues.

 

Cinquante minutes plus tard, les consignes générales de sécurité sont lues par un membre du bureau et Martial,  prend enfin la parole pour donner les consignes de tir pour la journée.

D’un ton ferme mais courtois, une pointe d’humour en prime il nous explique quels gibiers nous allons avoir le droit de tirer. Chacun est attentif, concentré, les plus sourds tendent l’oreille, certains demandent de redonner certaines consignes, d’autres viennent vient me trouver juste avant de partir afin que je les leur reformule  par peur de ne pas les avoir toutes comprises…

Et puis c’est le départ, chacun s’affaire dans ses préparatifs…

Certains sont plus rapides, d’autres plus chargés….

On vient souvent me demander ce que je transporte dans mon grand sac à dos siège qui me suit à chaque battue et bien, vous ne le saurez pas ! Ce que je peux vous dire c’est qu’à mes yeux il n’y a rien de superflu à l’intérieur.

Les chasseurs enfin équipés forment une cohorte des plus inhabituelles et des plus hétérogènes qui puissent exister.

Tout d’abord au niveau de la tenue, camouflage pour certains, traditionnelle « bon genre pour d’autres », traditionnelle tout court pour une majorité mais toutes réglementaires, couleur fluo rouge orangée obligatoire.

Ensuite au niveau de l’âge, la chasse a l’avantage de pouvoir faire partager une passion en réunissant des adeptes d’âge et de générations totalement différentes qu’il serait inconcevable de mélanger dans d’autres activités de loisirs.

Au rallye  de la Vernigeole les plus âgés ont quatre vingt cinq ans et les plus jeunes à peine trente.

La chasse dénigrée par les écologistes ne constituerait elle pas  un bon champ d’analyse  pour les sociologues sur sa capacité à rassembler et à faire partager des valeurs par des pratiquants d’origine sociale et de générations aussi différentes ?

Chez nous il y a les « postés » et les « traqueurs », deux groupes bien distincts mais qui ne forment pas deux clans…Je vous rassure et vous l’assure.

Les traqueurs, se déplacent à grand renfort de coups de corne et en faisant un maximum de bruit. Ils sont accompagnés de leurs chiens afin de pousser le gibier sur les lignes de tir préalablement disposées autour de l’enceinte chassée.

Les traqueurs sont armés de fusils et ont le droit de tirer dans l’enceinte de chasse en respectant scrupuleusement des consignes de sécurité très strictes.

Certains dénigrent ce type de pratique prétextant une violation des règles fondamentales de sécurité, et bien ces détracteurs je les invite avec plaisir à partager une de nos parties de chasse afin qu’ils apprécient de visu le fonctionnement de notre système avant de porter un jugement aussi péremptoire qu’infondé.

C’est clair qu’à la chasse le risque zéro n’existe pas mais existe-il beaucoup de champ de pratiques où il n’y ait aucun risque… ?

A partir du moment ou la ligne de traqueurs se déplace en ordre assez serré, chacun conservant un œil sur son voisin en manifestant sa présence par des cris et des coups de corne répétés et que les tirs se font à une vingtaine de mètres maximum selon des angles bien définis, le danger est minimisé au maximum.

De plus un certain nombre de traqueurs connaissent parfaitement les enceintes et Martial en maître de cérémonie orchestre le tout avec une maestria remarquable.

Je vous garantis que l’ensemble est bien rodé, quelques rares mais efficaces  « coups de gueule » complètent les coups de trompe remettant très vite les récalcitrants dans le « droit chemin ».

Et enfin les postés….

Certains montent dans les « camions » comme on dit, d’autres partent en véhicule 4X4, le « Lions » et le « Rotary » comme les surnomment certains, plus par humour que par jalousie.

Le rallye de la Vernigeole comme toute structure organisée forme en fait une micro société ou chacun trouve sa place, certains râlent tout le temps de vive voix, d’autres se plaignent plus sournoisement et il y a une majorité qui rigolent et mordent à pleine dents dans leur passe temps favori qu’est la chasse.

Je peux vous dire que les déplacements dans les camions sont assez épiques, chacun a son tour  raconte une blague ou une anecdote piquante sur un tel ou une telle ou à décrire une partie de chasse mémorable….

« Un jour à Bougimont …. ».

Il a dû s’en passer à Bougimont… ?

Heureusement que la forêt ne peut pas parler.

Ainsi c’est en colonne que nous partons à la chasse.

Martial en tête dans son 4X4 vert dirige notre convoi et moi je suis assis à ses côtés puisque depuis quelques années je l’assiste pour poster les lignes de tir, baguer et ramasser le gibier. J’ai une place privilégiée qui m’a permis de rapidement mieux connaitre les enceintes, les lignes de tir mais aussi le caractère de chacun des postés.

En règle générale, chacun est bienveillant et à l’écoute même si parfois certains considèrent que des postes sont meilleurs que d’autres et ce n’est pas de gaieté de cœur qu’ils occupent celui que je leur octroie. Parfois un bon poste se transforme vite en un mauvais si le chasseur fait du bruit en se cachant, n’est pas attentif ou perturbé par les notifications incessantes sur son téléphone qui circulent malheureusement souvent non stop.

Chez nous le talkie walkie est interdit mais le portable s’y substitue largement, tant mieux pour le gibier me direz-vous !!!!

A chaque poste je m’efforce de donner des consignes particulières sur les angles, les distances de tir et bien sûr l’entraide nécessaire pour déplacer les animaux prélevés, la chasse ne se résume pas à appuyer sur la détente mais aussi à faire preuve de solidarité

Nous traversons une bonne partie de la forêt par la route nationale et soudain la colonne ralentit, nous sommes arrivés à pied d’œuvre.

Sous la conduite de Martial, tous les cinquante à cent mètres environ un posté descend d’un camion et se place « ventre au bois » et ainsi de suite jusqu’à ce que l’enceinte soit complètement encerclée. De mon côté, je dois poster une ligne d’environ une quinzaine de chasseurs le long d’un chemin empierré, je rappelle à chacun l’impérieuse nécessité de ne pas tirer sur la ligne pour éviter les ricochés, même si l’angle de 30 degrés est respecté.

Arrivé en bout de ligne, j’inspecte les lieux, le plus silencieusement possible je me déplace sur une vingtaine de mètres environ pour repérer de visu les éventuelles coulées.

Ensuite je détermine avec application l’endroit ou je vais me poster.

D’une part à proximité des coulées qui me semblent les plus fréquentées bien sûr mais aussi en essayant d’avoir le meilleur champ de vision autant au moment du tir que dans la phase d’identification préalable des animaux.

Les voir arriver sans être vu…

N’est pas une des clefs de la réussite ?

Combien de chasseurs justifient légitimement leur échec  « il m’a surpris je ne l’ai pas vu arriver».

Ca y est j’ai choisi mon poste, préoccupé aussi par la recherche d’un endroit stratégique qui va me permettre de positionner mon filet de camouflage que je sors de mon sac (vous voyez que le sac à dos est bien utile !…)

Le filet est accroché aux branches de l’arbre qui prolonge ma cache et je suis enfin prêt !

Presque….il me faut encore nettoyer le tapis de feuilles mortes qui tapissent le sol et qui crissent sous les pieds lorsqu’on se tourne assez précipitamment, parfois surpris par la réaction d’un animal.

Le filet de camouflage est devenu pour moi un outil incontournable de la chasse en battue car outre le fait qu’il  protège du regard inquisiteur des animaux lorsque ces derniers se rapprochent de la ligne de tir avant de débucher, il permet aussi de pouvoir lever sa carabine sans être vu.

Il ne faut pas oublier non plus que les animaux ont un odorat très développé et le filet constitue à mon sens une protection indéniable contre le vent qui pousse bien souvent nos effluves dans les narines du gibier remontant au vent qui, apeuré, rebrousse systématiquement son chemin.

Quel travail me direz-vous ! Et quelle application…

C’est vrai que je suis assez perfectionniste mais les expériences heureuses ou malheureuses que j’ai vécues et  vis à chaque sortie contribuent à essayer de me placer dans les conditions les plus optimales.

De grands coups de trompe répétés….Ca y est ils sont partis, les traqueurs rentrent en action.

J’ai chargé  mon arme, et m’installe sur  mon siège confortablement car l’attente risque d’être longue et il faut garder tous ses sens aux aguets.

Aujourd’hui nous attaquons par « Les grandes Fougères », une futaie composée de quelques grands chênes et prolongée par un taillis épais.

Quelques merles s’agitent çà et là, un geai s’envole bruyamment manifestant son mécontentement par son cri rauque et perçant …

« Attention… ! »

Un geai qui cajacte, c’est souvent bon signe pour le chasseur, un gibier doit  s’approcher, donc je redouble de vigilance.

Au loin les cornes et les cris des traqueurs se mêlent avec quelques aboiements aigus et caractéristiques des petits chiens, quand tout à coup  mon attention se focalise  sur une « galopade effrénée » de plusieurs animaux qui se calent juste devant moi.

Le geai n’a pas été menteur sur ce coup… !

Avec précaution je me redresse, d’autant que mon voisin me fait un signe discret m’indiquant qu’un animal se dirige sur moi.

C’est toujours, malgré une certaine expérience, très palpitant de sentir ou d’écouter la présence d’un animal qui vient sur vous sans le voir…

Est-ce un sanglier ?

Fait-il le poids autorisé ?

Autant de questions qui traversent mon esprit !

Je suis prêt, tous les sens en éveil, je répète une ou deux fois ma visée sur la coulée par laquelle je pense que l’animal va « débucher » en accompagnant mon geste d’une façon la plus relâchée possible.

Mon cœur s’accélère et puis d’un seul coup le martèlement caractéristique du sol jonché de  feuilles par les sabots du « cochon » et les branches qui se cassent à son passage cessent…

Il vient de se « caler « juste devant moi.

J’écoute, j’écarquille les yeux  en essayant de percer le mystère de cet épais manteau feuillu garni de houx qui compose la végétation dense située juste devant moi, mais rien je ne vois rien et ne l’entends plus, et pourtant il est là, à quelque mètres de moi.

Seuls les jappements continus et rageurs  d’un petit chien courant accompagnent une ou deux déflagrations sourdes qui retentissent au loin.

Les cris des traqueurs se rapprochent et mon « cochon » s’est littéralement volatilisé.

Mon voisin me confiera à la fin de traque « j’ai vu un gros sanglier descendre dans ta direction », « il était tout noir », « je suis sûr que c’était un mâle », « je t’assure François, il faisait plus de quatre vingt  kilos », mais voilà la bête noire tant convoitée a été plus maligne que moi, le vent a une nouvelle fois trahi ma présence.

Les sangliers remontent au vent et lorsqu’ils ne sont pas trop bousculés ils refusent

systématiquement la ligne de tir. Seuls les animaux  « forcés »  par les chiens « sautent ».

 

Il est maintenant dix huit heures, le soleil a disparu depuis bien longtemps

Et bien pour nous c’est l’heure de sonner « fin de traque » et de laisser la nature se reconstituer.

Un coup de trompe long suivi d’un coup bref, immédiatement prolongé par une salve de coups de carabine qui se répercute presque sans fin salue la fin de notre saison.

Et puis c’est le silence…silence troublant, émouvant, je regarde une dernière fois cette immensité assombrie par la quiétude du crépuscule qui imprègne progressivement le massif.

A l’horizon le ciel se pare d’une écharpe protectrice bicolore pourpre sur fond gris, la forêt retrouve sa tranquillité.

Cette  « paisibilité  paradoxale» me parait de plus en plus pesante d’autant que la nuit limite mon champ visuel, je presse le pas et rattrape mes amis qui discutent plus doucement qu’à l’accoutumée comme par respect.

« J’avais peur que la tradition ne soit pas respectée » s’est esclaffé mon voisin sur le chemin du retour.

Rassure toi mon cher ami, le respect des traditions perdure depuis plus de vingt ans au Rallye de la Vernigeole  et l’éthique de chasse mise en place semble porter ses fruits au fil des saisons.

 

 

 

François JEAN

 

 

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